KEATS, John

Keats, issu d’un milieu londonien très humble, menacé très tôt par la tuberculose, disparut avant sa vingt-sixième année. Il s’était voué très jeune au culte de la beauté. Il salua les Grecs, qu’il ne connaissait que par des traductions, comme ses inspirateurs et sut faire revivre leur mythologie. Plus tard, Milton fut son modèle. Il redonna une vie originale à la poésie narrative, et ses fragments épiques constituent l’une des très rares réussites romantiques dans le genre si périlleux de l’épopée. Surtout, dans plusieurs sonnets et dans cinq ou six grandes odes, Keats réalisa une œuvre d’une plénitude et d’une perfection qui le placent non loin de Shakespeare. Sa gloire n’a plus été mise en question après sa mort, alors qu’il avait été méconnu ou méprisé de son vivant.

Sa courte et tragique existence, sa maîtrise de la forme et l’incroyable maturité de ses idées sur la poésie exprimées dans ses lettres – qui ont fasciné nombre de modernes – font de lui le génie le plus précoce de toute la littérature anglaise, comparable (mais très différent d’eux) à Mozart ou à Rimbaud.

1. Des brumes de Londres à la lumière hellénique

À la différence de ses deux aînés, Wordsworth et Coleridge, qui appartenaient à la classe bourgeoise et venaient de l’Angleterre provinciale, de Byron et de Shelley, tous deux aristocrates, élèves des " public schools ", de Cambridge et d’Oxford, John Keats était londonien, pauvre, le fils aîné d’un palefrenier qui mourut en 1804 d’une chute de cheval. Sa mère semble avoir été une femme de caractère gai, affectueuse, très attachée à son premier enfant. Le second fils, George, émigra plus tard aux États-Unis, le troisième, Tom, mourut en 1818, ce dont John eut un immense chagrin. Une jeune sœur, Frances, née en 1803, s’efforça de comprendre son frère et correspondit avec la fiancée de celui-ci, alors qu’il se mourait de tuberculose en Italie.

L’argent manquait pour envoyer l’enfant à l’une des écoles renommées de l’Angleterre ; il reçut néanmoins une éducation convenable dans une petite école d’Enfield tenue par un pasteur, y apprit le latin, ne sut jamais le grec, mais semble déjà s’être passionné pour la mythologie hellénique à travers des dictionnaires illustrés. En 1813, il commença des études de médecine, s’en lassa au bout d’un an et demi, ne ressentant nul attrait pour la dissection. Il avait alors près de vingt ans et la lecture de La Reine des fées  de Spenser lui avait révélé sa passion pour la poésie. Il se lia d’amitié avec un cercle littéraire à idées politiques avancées pour l’époque, un peu vulgaire de sensibilité et d’expression, dont l’animateur était Leigh Hunt. Shelley, qui plus tard aida financièrement Leigh Hunt, apparaissait quelquefois parmi eux ; mais, peut-être en raison de leur origine sociale différente, Keats et Shelley ne se prirent pas alors d’une vive sympathie mutuelle. Byron se montra encore plus dédaigneux du poète " cockney " qu’il croyait voir en Keats.

Dès sa vingt et unième année, Keats écrivit l’un des plus parfaits sonnets de la littérature anglaise, sur sa découverte de la traduction d’Homère par Chapman. Il y comparait son émotion devant ce monde merveilleux de la Grèce primitive, rendu par un poète élisabéthain, à celle d’Hernán Cortés et de ses compagnons apercevant le Pacifique : " Muets, sur un pic à Darién. " Il traduisit dans d’autres sonnets son émerveillement à la visite des marbres du Parthénon que lord Elgin avait rapportés d’Athènes. Une note de joie intense en présence de la nature et des légendes de la chevalerie médiévale aussi bien que de la Grèce résonne dans le premier volume de Keats, Early Poems  (1817). Le plus long poème de ce recueil juvénile Sleep and Poetry  (Sommeil et poésie ), ne traite guère du sommeil, thème favori des poètes anglais, sinon comme prétexte à des visions de rêve, mais affirme un credo poétique opposé à Boileau, à Pope, à tout classicisme aride. " Ce que l’imagination saisit comme beauté doit être la vérité ", affirmera plus tard dans l’une de ses lettres ce jeune poète qui louera l’imagination avec plus de ferveur encore que Coleridge.

Les maîtres de Keats étaient alors Spenser, les lyriques du XVIe siècle et Shakespeare, qu’il lut et médita en voyageant dans l’île de Wight, et plus tard encore. La sensualité de quelques poèmes de Shakespeare (Vénus et Adonis ) et de Marlowe (Héro et Léandre ) séduisait en Keats l’adorateur de la sensation. " Ô qu’on me donne une vie de sensation plutôt qu’une vie de pensée ! " s’écriera-t-il dans une lettre de novembre 1817. Il s’agissait non d’une sensualité tournée vers le morbide ou l’érotisme, mais d’une prise de possession du concret par tout son être et du refus de penser et de raisonner selon des cadres empruntés. Vers 1819, il se tourna davantage vers Milton, dont le ton et la diction sont trop sensibles dans certains vers d’Hyperion  dont la grandiose froideur est lassante. Il admira Dante dans la traduction de H. F. Cary et certains poèmes de Wordsworth. Mais le reste de la littérature européenne le toucha peu. Il rêva des Grecs et les imagina plus qu’il ne les lut.

2. Les grandes œuvres

Assez vite, Keats comprit que la poésie familière prônée par Leigh Hunt ne convenait pas à son génie. Dans la grisaille de l’hiver londonien et la torpeur de la vie politique et intellectuelle, hostile au romantisme de Shelley et au scandale soulevé par Byron, il rêva de légendes mythologiques et de la beauté des cultes païens. " Une chose de beauté est une joie éternelle " est le premier vers du long poème Endymion  (1818). La déesse Séléné descend la nuit embrasser sur le mont Latmos son amoureux endormi : Endymion. La passion de l’éphèbe ainsi aimé de la lune est celle de l’âme humaine pour la beauté entrevue en songe. Le poème est trop long, trop décoratif et " alexandrin ", trop dépourvu d’intérêt humain ; il n’eut guère, et ne pouvait avoir, de succès. Mais son ouverture, le grandiose " Hymne à Pan " dit à une fête en l’honneur de ce dieu, et, au livre IV, les strophes musicales d’Au chagrin  (To Sorrow ), chantées par une vierge indienne, sont admirables. Dans une courte et modeste préface, le poète disait son espoir de n’avoir pas trop terni l’éclat de la splendide mythologie des Grecs et son désir de revenir une fois encore à ce passé.

Il entreprit en 1818 un voyage à pied dans l’est et le nord de la Grande-Bretagne, voyage qui devait être fatal pour sa santé. Les revues le prenaient à parti avec férocité, selon leur tactique qui était de barrer la route aux innovations littéraires. Keats ne mourut pas, trois ans plus tard, de ces attaques, comme on le dit alors, mais il fut ulcéré de tant d’incompréhension et de mauvaise foi. " Je crois que je compterai après ma mort parmi les poètes de l’Angleterre ", osait-il avouer à un correspondant en octobre 1818. Il était attiré par un besoin de tendresse féminine et de passion qui enflammât son imagination autant que ses sens. Une Mrs. Isabella Jones fut à cette époque (1818-1819) aimée de lui et peut-être lui suggéra le thème de La Veille de la Sainte-Agnès  (The Eve of St. Agnes ). Il conçut une passion plus violente et peut-être mal payée de retour pour une jeune fille, Fanny Brawne, qui ne comprit qu’à demi l’exaspération sensuelle de ce poète miné par la consomption, mais promit de l’épouser. Les lettres d’amour et souvent de supplication adressées par Keats à la jeune fille, coquette sans doute et déconcertée plus que cruelle, publiées après sa mort, choquèrent la pudibonderie de certains critiques victoriens. Leur pathétique est cependant déchirant. C’est sous le stimulant de cet amour qu’en 1819 le poète composa, coup sur coup, des œuvres de longue haleine et de grande ambition, et ses odes les plus célèbres.

Isabelle, ou le Pot de basilic  (Isabella ) écrit pendant l’hiver de 1818, est un poème narratif en strophes de huit vers, qui reprend une histoire tragique du Décaméron  de Boccace. Deux frères, ayant découvert l’amour de leur sœur Isabelle pour leur valet, Lorenzo, assassinent l’amant. Le fantôme du mort apparaît à la jeune fille et lui révèle où il est enterré. Elle creuse l’endroit dit, coupe la tête du mort et l’enfouit sous une plante, un basilic qu’elle arrose de ses pleurs. L’histoire est contée avec passion et grâce, et les personnages sont tracés avec vivacité. La Veille de la Sainte-Agnès , en strophes dites " spensériennes " (neuf vers, dont le dernier, plus long, est une sorte d’alexandrin), est un pur chef-d’œuvre de concision, de puissance évocatrice, de merveilleux jamais forcé. Deux amoureux séparés comme Roméo et Juliette sont réunis en un rendez-vous délicat. Un fragment, La Veille de la Saint-Marc , exerça une séduction enchanteresse sur les poètes préraphaélites du milieu du XIXe siècle, D. G. Rossetti et W. Morris. Lamia  ne suscite plus cette atmosphère médiévale, mais est encore un long conte en vers où perce le secret de la fascination qu’exerçait alors Fanny Brawne sur Keats. Une femme-serpent ravit dans ses enchantements un jeune Grec de Corinthe ; cette magicienne ne peut cependant le faire entièrement croire à leur bonheur ; le rêve ou le charme est rompu par le froid regard scrutateur de l’homme. Le conte est plus proche du réel, plus touché par quelque mélancolie, et saisissant dans quelques-uns de ses épisodes.

La plus audacieuse entreprise de Keats, toujours pendant cette année 1819 d’une extraordinaire fécondité, fut un poème inspiré à la fois par la mythologie ou la théogonie grecques et par la gravité majestueuse de Milton, Hyperion.  Le contraste entre cette forme sévère et sculpturale, mais parfois génante par son rappel du Paradis perdu , et le sujet (la lutte des dieux grecs avec les titans, la défaite du dieu solaire Hyperion par Apollon) prive le poème épique de l’unité d’impression qu’on voudrait ressentir. Keats l’abandonna après le début du troisième chant, revint ensuite à une nouvelle version d’une beauté plus humaine ou plus moderne. Il montre dans ce fragment d’épopée " digne d’Eschyle ", comme en convint Byron après la mort du jeune poète, une juste intuition du sens profond de la mythologie grecque, avec son ruissellement de divinités successivement détrônées, et une maîtrise rare du vers blanc. Le discours d’Oceanus au chant II est parmi les morceaux les plus chargés de sens moral et philosophique de la poésie romantique européenne.

3. Les odes et derniers sonnets

Sans doute les œuvres épiques et narratives de Keats souffrent-elles de la désaffection que les modernes ressentent pour les longs poèmes, forcément inégaux. De beaucoup la partie la plus lue et la plus admirée de l’œuvre de Keats est la série de grandes odes qu’il composa en 1818-1819. Rien en effet ne les égale en Angleterre ou même en France et en Allemagne, en dehors de quelques odes de Shelley et de certains hymnes de Novalis et de Hölderlin.

Quatre de ces odes furent écrites avec une rapidité peu commune en mai 1819 : Ode to a Nightingale , Ode on a Grecian Urn , Ode on Melancholy , Ode on Indolence.  L’Ode to Autumn  fut composée en octobre de la même année. Le 3 mai de l’année précédente, Keats avait incorporé dans une lettre à un ami, J. H. Reynolds, un poème de quatorze vers qu’il donnait comme le fragment d’une Ode à Maia , mère d’Hermès, en fait un morceau achevé et d’une rare splendeur. L’Ode à un rossignol , la plus longue et la plus dramatique, est tout entière un mouvement vers la mort, appelée et désirée par le poète tandis qu’il écoute, dans un décor de printemps voluptueux, le chant de l’oiseau qui, lui, n’était pas fait pour mourir : toujours son chant a consolé grands et pauvres, et la Ruth biblique, exilée parmi les blés étrangers. L’Ode sur une urne grecque , avec sa célèbre identification de la vérité avec la beauté lue comme le message offert par les peintures de ce vase antique, évoque la supériorité de l’art, durable et triomphant des années, sur la vie inquiète et éphémère. L’Ode sur la mélancolie  est plus douloureuse, car celle-ci, comme chez Lucrèce, apparaît au sein même des plaisirs les plus délicieux : la dernière strophe en est grave et profonde. L’Ode sur l’indolence  est moins harmonieuse de structure et dit le plaisir de s’abandonner parfois à une langueur voluptueusement passive. L’Ode à Psyché , la dernière en date des déesses acceptées par le panthéon hellénique, est plus somptueuse et caressante ; elle montre en Keats l’adorateur des divinités païennes, dont il promet, dans la strophe finale, de se faire le chantre et le prêtre. Sa beauté troublante et tremblante de sensualité sera goûtée par les poètes britanniques de l’art pour l’art qui exclut morale et religion. Enfin l’Ode à l’automne , plus sereine, dont le moi du poète est absent, évoque la félicité d’un paradis d’où l’angoisse de la mort et la turbulence de la vie sont bannies. C’est peut-être le poème le plus parfait de la langue anglaise.

4. Mort et résurrection

À cette extraordinaire floraison succéda, en 1820, une année douloureuse. Keats avait vu lentement mourir de tuberculose son frère Tom en décembre 1818. Un peu plus d’un an après, il se sut atteint de la même maladie. Il avait, dans un poème de jeunesse, demandé dix ans de carrière poétique pour s’élever au rang qu’il espérait être le sien ; cela ne devait pas lui être accordé. Son amour mêlé de brûlante ardeur et d’amère insatisfaction le rongeait. Il avait symboliquement crié sa détresse de se savoir ainsi miné par un amour dont jamais il ne jouirait, dans sa splendide ballade La Belle Dame sans merci  (1819) ; le titre seul provenait d’Alain Chartier, le poème est une merveille d’art évocateur et d’images étranges et prenantes, sur un chevalier captif d’une femme-vampire. De plus en plus attristé, le poète écrivit l’un des sonnets les plus tragiques, et les plus parfaits, de la poésie anglaise, " Eclatante étoile, puissé-je comme toi être fixé en repos ! " Il appelle à lui la mort, et voudrait qu’elle le surprît embrassant son amante. Il ne pouvait plus ébaucher de projet d’avenir.

Il entreprit, avec un peintre de ses amis, Joseph Severn, qui l’assista jusqu’au dernier jour, le long voyage par mer vers la Méditerranée, Rome et Naples, angoissé de laisser la jeune femme désirée. Il analysait lucidement les degrés de ce mal qui pourrissait ses organes. " Je sens les fleurs pousser sur moi ", disait-il ; et dans l’amertume de son cœur, il demanda que sur sa tombe fût écrit en anglais : " Ci-gît un homme dont le nom fut écrit sur l’eau. " Son modeste logis était à Rome, près des escaliers de Trinità dei Monti, sur la place d’Espagne ; la maison est aujourd’hui le musée Keats-Shelley. Shelley en effet, dès l’été de 1820, avait écrit à Keats pour l’inviter à le rejoindre en Italie, à Pise. Keats avait refusé, par une lettre un peu sèche, conseillant à son aîné de trois ans plus de concentration et de densité dans son art. Shelley ne s’en vexa point. Dès qu’il apprit la mort de Keats à Rome, il écrivit la plus grandiose élégie jamais consacrée par un poète à un autre poète, Adonaïs , tribut au génie de Keats arrêté dans sa floraison et anticipation du sort réservé à Shelley lui-même, qui voulait être enterré dans le même cimetière protestant de Rome ; il le fut en effet dix-huit mois plus tard.

Il fallut une dizaine d’années pour qu’enfin la jeunesse des universités britanniques, à Cambridge d’abord, puis à Oxford, revendiquât pour Keats et pour Shelley une place parmi les vrais poètes. Monckton Milnes, devenu plus tard lord Houghton, se consacra à cette réhabilitation. Le jeune Tennyson, né en 1809, admira l’art de Keats dès 1832-1833. Les préraphaélites (Rossetti, Morris) se proclamèrent ses disciples. Swinburne admira son hellénisme, son paganisme poétique, son culte éperdu de la beauté, et surtout l’accent mis sur le sensuel, alors que la littérature victorienne se croyait tenue de proposer un message moral optimiste. Depuis, la gloire de Keats n’a jamais plus été mise en question. Elle brille, hors des pays de langue anglaise, surtout parmi les connaisseurs, car la traduction la déflore. Nul poète anglais n’est plus récité, plus aimé.

5. Un poète et une poétique

Les lettres de Keats constituent la plus riche et la plus émouvante correspondance laissée par un écrivain anglais du siècle dernier. On y suit pas à pas l’évolution d’un esprit qui mûrissait avec une rapidité exceptionnelle et multipliait les confidences, non tant (sauf les déchirants cris d’amour et de jalousie de la fin de sa vie) sur lui-même ou sur la composition de ses œuvres que sur le sens de la poésie. Chez le poète, il voulait tout d’abord une réceptivité totale, une ouverture presque indolente aux impressions de la nature et du monde extérieur. Dans une lettre du 27 octobre 1818, Keats énonce que le vrai poète n’a aucune identité ; il n’est rien et il est tout, un caméléon. Un an plus tôt déjà, il avait, à propos de Shakespeare, dénommé " capacité négative " (" négative capability  "), ce don de séjourner dans le mystère et le doute sans se soucier de poursuivre faits ou raison. Son culte des sensations, souvent proclamé, l’est moins des seules jouissances de goût ou de parfum (cependant fort intenses chez lui) que de ces intuitions de l’imagination qui ne reposent sur rien de rationnel.

Il tenait en outre l’intensité comme l’apanage, et peut-être la marque, du génie. Après quelque profusion trop décorative, dans ses œuvres de jeunesse, des maniérismes et des langueurs prodiguées, Keats en vint très vite à répudier tout didactisme, tout excès de couleur ou de génante présence du poète (lettre du 3 févr. 1818). " La poésie doit nous frapper comme l’expression, par mots, des plus hautes pensées, et nous paraître presque une réminiscence " (27 févr. 1818). Dans les meilleurs de ses vers, le poète si jeune encore élimine toute rhétorique, toute virtuosité verbale comme celle de Byron ou de Swinburne, les prosaïsmes qu’avait recherchés ou consentis Wordsworth, et même une certaine mollesse qui affaiblit parfois Shelley. Il y a dans les odes et dans Hyperion , aussi bien que dans une dizaine de sonnets, une densité, une concentration explosive, et un toucher infaillible pour réaliser l’adéquation juste et pleine entre l’émotion ou la pensée et l’expression.

Car il y a une pensée personnelle et profonde chez Keats, comme chez Goethe, Baudelaire, Mallarmé ou Rilke. Il a vécu le rêve romantique d’évasion vers la Grèce, terre de la beauté, mais surtout de la mythologie, qui animait la nature, et des dieux païens, chers à Keats qui ne fut jamais touché par le puritanisme, par le christianisme ou même par le spiritualisme platonicien. Dans une très belle lettre du 3 mai 1818, il a parlé du passage graduel d’une demeure de la pensée juvénile à d’autres logis moins radieux, dans lesquels on sent la présence de la misère humaine et on porte ce que Wordsworth appelait " le fardeau du mystère ". Il imagina un moment les Grecs comme un peuple serein, content de vivre pour la beauté. Pourtant il aperçut plus vite que Chénier ou Schiller ce qu’avait de partiel cette idéalisation. À la fin de sa vie, révisant son Hyperion , il dépeignait un temple dont seuls peuvent gravir l’escalier " ceux pour qui les misères du monde sont misère, et ne leur laissent nul repos ". À celle qu’il aimait jusqu’à la torture, il confessait éprouver en son cœur les souffrances qu’Hamlet aimant Ophélie avait dû ressentir, malgré ses sarcasmes. Comme Rimbaud, en trois ou quatre années, Keats concentra l’expérience de plusieurs existences et atteignit une perfection artistique si riche de vie, de variété, si infaillible dans ses réussites que bien des critiques de son pays ont répété le mot de Matthew Arnold : " Il est, avec Shakespeare, au premier rang des poètes. "