Beata Beatrix
Au sein de la confrérie préraphaélite (Pre-Raphaelite Brotherhood), des personnalités et des talents très divers s’épanouirent. Dante Gabriel Rossetti était le fils d’un réfugié politique italien. Il passa son enfance dans un milieu saturé de littérature, où tout semblait tourner autour des écrivains italiens et anglais. Ses études d’art, commencées en 1844 à la Royal Academy, prirent fin assez tôt, car, en 1848, le jeune peintre préféra étudier la technique de la peinture auprès de Ford Madox Brown. En septembre de la même année, Rossetti joua un rôle très important dans la fondation du mouvement préraphaélite.
Dès ses débuts, Rossetti est un peintre essentiellement littéraire. Il ne semble accorder aucun poids à l’étude directe de la nature et même de l’iconographie traditionnelle que les écoles officielles imposaient à leurs élèves. Ses thèmes de prédilection sont le produit d’une mythologie personnelle, inspirée par les œuvres de Dante, de Shakespeare et de Browning
; le cycle arthurien, avec de nombreuses variantes, constitue également une source importante d’inspiration pour l’artiste (Le Songe de Dante , 1856, Tate Gallery, Londres). Vers 1859, le peintre semble obsédé par une image archétypale qui résume en elle toutes les autres figures. Il s’agit d’un type féminin sensuel, mais aux traits d’androgyne et au regard absent, semblable à celui des femmes de Burne-Jones (Venus Verticordia , 1868, Art Gallery and Museum, Bournemouth ; The Bower Meadow , 1872, City Art Gallery, Manchester).Riche d’implications symboliques et littéraires, la peinture de Rossetti paraît parfois laborieuse et appliquée. Certains poèmes écrits par l’artiste, et destinés à expliquer l’iconographie de ses œuvres, ne semblent avoir qu’un rôle d’alibi. Cependant, l’œuvre de Rossetti recèle des inquiétudes et des ferments subtils. À côté de la démarche édifiante et optimiste de Hunt et de l’œuvre "sociale" de Millais, Rossetti introduit une variante ésotérique et mystique qui donne à son œuvre un éclairage particulier, profondément éloigné de tout souci naturaliste ou descriptif. L’optimisme évangélique de l’idéologie préraphaélite contraste d’ailleurs avec les raffinements pervers et les subtilités psychologiques de cet artiste qui préfigure le malaise de l’art symboliste.